LE MENTAL ET LE TRAIL

- Tout d'abord, question large et ouverte : qu'est-ce que le "mental" et comment le définirez-vous ? 

Le mental est notre météo intérieure, parfois ensoleillé, quelquefois nuageux, il subit aussi des tempêtes. 

Composante déterminante de la performance, le mental se limite à notre perception de la réalité, qui est personnelle. Notre patrimoine génétique, nos blessures d’enfance, notre éducation, nos expériences définissent le champ des possibles de notre mental. Ce sont ses limites qui balisent notre capacité à agir. Il crée les pensées qui sont le point de départ de nos actions, nos comportements et à l’âge adulte, notre personnalité.

Le mental, qui est très évolué, a besoin de nos automatismes profonds pour accomplir de grands tâches. Le système émotionnel, les instincts primaires, les automatismes doivent être en accord avec ce que propose le mental pour qu’il puisse être stable et solide. C’est capital ! Si nos émotions ne sont pas en accord avec nos projets, que les réflexes chargés de protéger notre intégrité physique rentrent en résistance, notre mental fabrique une parade   artificielle : la volonté. C’est énergivore et éphémère.

C’est une notion de base pour profiter du potentiel de notre mental. La volonté se fabrique dans une partie de notre cerveau pour palier à une communication interne défaillante. Ce qui produit des alertes telles que le manque de confiance en soi, égocentrisme, le mal être et même certaines maladies…

Le mental décide de la direction de notre vie, c’est le leader. Pour réussir, il doit manager les systèmes extrêmement puissants qui nous permettent de vivre et agissent de manière autonome. Il est notre système le plus évolué mais le moins puissant, il ne peut lutter contre une émotion ou contre un réflexe. La préparation mentale nous offre la possibilité d’harmoniser nos différents fonctionnements pour que le mental réalise ses rêves.   

 

- A un mois du départ quels conseils donneriez-vous à un concurrent s'apprêtant à courir son premier Grand Raid ?

 

Difficile de répondre à une telle question ! Un concurrent est avant tout un être humain, qui doit être écouté et compris pour pouvoir le conseiller. Chacun possède des motivations particulières, des capacités mentales, physiques et des automatismes fondateurs de la personnalité, c’est avec cet ensemble de données que l’on peut conseiller de manière pertinente.

Pour une première expérience sur le Grand Raid, l’objectif visé doit être clair, mesurable et personnel. Exit les classements, les influences extérieures. Rester concentré sur le déroulé de sa foulée, la respiration, l’hydratation et l’alimentation suffit à rester connecté avec soi même.  L’euphorie de départ, le stress, la foule détournent notre attention sur des éléments sur lesquels nous n’avons aucune maitrise et risque d’orienter les pensées vers le doute. Une stratégie de gestion de l’attention est rassurante et permet de rester connecté avec nous même. «Il faut être à l’écoute de son corps ! » ce qui est très bien mais incomplet. La communication interne est essentielle, il faut aussi parler à son corps, le rassurer avec son langage : la respiration, le relâchement, les expressions corporelles, le sourire… pour simplement lui expliquer ce qu’on attend de lui et lui faire confiance.

La performance sur un Grand Raid ne se joue pas dans la vitesse mais dans la chasse aux minutes perdues et c’est dans les 17 ravitaillements, leur confort, le réconfort, que l’on perd l’envie de repartir et que les heures s’égrènent. Avant d’arriver sur un ravitaillement, il faut avoir décidé ce qu’on y fait et pour combien de temps et s’y tenir.  

 

 

- Même question pour un concurrent plus expérimenté et cherchant à améliorer ses performances ?

 

L’amélioration des performances sur une telle épreuve réside essentiellement dans la maitrise des habiletés mentales telles que : la gestion des émotions, de la douleur, de l’attention, la détermination, la combativité. La pression affecte aussi les capacités d’un coureur expérimenté surtout s’il a communiqué sur ses intentions d’amélioration.  

Le chrono final est dépendant de la capacité à gérer les moments difficiles. Sortir d’un moment délicat rapidement ne fera pas gagner une minute mais évitera de perdre des heures !

Les réponses que le mental va produire face aux aléas de la course optimisent la régularité de la progression. Là encore, les conseils sont inhérents à l’athlète, à son histoire, à ses objectifs. 

Si l’entraînement physique est une évidence, l’entraînement mental lui souffre encore de négligence. Il est pourtant le facteur de progression, à mon sens, le plus important. Le chrono global sera en nette amélioration si la réponse du mental à un problème est automatisée. L’expérience sert à anticiper en fonction de notre vécu. En cherchant une solution à un problème en « live », en état de fatigue avec un moral défaillant, cela devient de suite plus compliqué. 

A quatre semaines du départ, il est un peu tard pour ancrer ces méthodes. Dans l’urgence seule l’hypnose peut ancrer de nouveaux comportements.

 

 

- On parle beaucoup du "mental" pour réussir le Grand Raid, comment se construit-il en amont de la course ?

 

Le mental se compose de nombreuses thématiques. Dans chacune d’elles il sera le fruit de la cohérence entre la motivation, les capacités, l’objectif visé et la gestion des problèmes rencontrés. Ce sont les fondations qui vont porter la construction « mental ». Il existe plusieurs manières d’aborder le sujet. Soit nous disposons de temps et nous allons offrir la possibilité de créer de nouvelles issues aux points d’améliorations. Cela demande un travail d’introspection, l’élaboration de stratégies et un entraînement mental qui va permettre d’ancrer les solutions. Soit si on est dans l’urgence, l’hypnose est un outil très puissant qui va permettre de modifier directement les automatismes que l’on souhaite corriger. Personnellement, je propose l’hypnose humaniste. La différence fondamentale avec les autres sortes d’hypnose est que c’est la personne elle-même qui agit sur son inconscient évitant ainsi les éventuelles erreurs ou approximations du thérapeute. Nous allons prendre, par exemple, le cas d’un athlète qui est sujet à des pensées négatives. Si nous avons quelques semaines, nous allons comprendre le fonctionnement de ses pensées et le moment où elles envahissent les zones cérébrales. Nous allons déterminer une stratégie qui sera travaillée à l’entraînement (associé au sport ou dissocié en se plongeant artificiellement dans l’émotion ressentie) puis choisir un déclencheur (généralement un mot clé ou un geste) qui engendrera l’orientation des pensées vers le positif. Si nous sommes dans l’urgence nous allons travailler en hypnose directement sur le schéma neuronal qui pose problème en le modifiant. L’avantage avec cette deuxième solution, c’est que cela agira aussi sur les pensées négatives de même type dans les autres centres d’intérêt de la personne. Si la personne se plonge dans des pensées négatives par une estime de soi en berne, à chaque fois que son estime de soi sera malmenée le schéma neuronal modifié lui apportera une solution nouvelle.

 

- Quelles sont les clés pour bien se préparer mentalement à quelques jours/heures du départ ? Avez-vous des astuces ?

 

A quelques instants du départ, le repos est essentiel. C’est une évidence pourtant il est difficile de rester calme quand la tempête approche ! Le doute vient prendre l’énergie qui n’est pas consacrée à l’entraînement, aïe, aïe, aïe ! Pas de panique, il suffit de donner quelque chose à « manger » à l’esprit qui va dans le sens de l’épreuve. Soigner ses ravitaillements, préparer son matériel, communiquer avec ses assistants, cela occupe les pensées.

Ce n’est pas suffisant ? Il faut maintenir un état de calme dans l’inconscient qui lui se moque bien des pensées. Il se prépare à souffrir et s’affole. Il augmente sa vigilance et balance dans l’organisme un cocktail de substances toxiques qui créent douleurs et mal être. Pour le calmer, il faut communiquer avec lui dans son langage : la respiration, le mouvement. Il existe selon les individus plusieurs solutions : yoga, méditation, marche afghane, cohérence cardiaque et des protocoles de relaxations guidés comme la méthode de Jacobson ou le training autogène de Schultz. On peut encore pousser plus loin en utilisant la luminothérapie avec les lunettes Psio® qui combinent luminothérapie et audition.

 

 

- Pendant l'épreuve, comment "mettre en pratique" le travail mental effectué en amont ?

 

Si le travail est complet, la question ne se pose pas. A chaque facteur limitant, une réponse automatisée doit jaillir des pensées en autonomie. Un travail complet comprend la détection automatisé du facteur limitant, un déclencheur verbal et/ou gestuel qui va stimuler la mémoire de l’apprentissage réalisé. Je vais prendre l’exemple d’une parade à une douleur au genou due à la sollicitation extrême du tendon rotulien.

  • Je ressens la douleur qui m’alerte avant qu’une crispation des muscles ne vienne aggraver le phénomène.

  • Je respire dans un rythme conscient en visualisant l’inspiration d’une couleur.

  • Je concentre imaginairement la couleur à l’endroit de la douleur

  • Je visualise la couleur qui sort de ma peau et se concentre comme un cataplasme sur la rotule

  • Je décolle avec la main délicatement ce cataplasme virtuel coloré avec soin.

  • Je le colle sur un galet.

  • Je caresse le galet et le remercie à voix haute de me soulager de la douleur.

  • Je ressens l’émotion liée au soulagement, je détends mes muscles.

  • J’oriente mon attention sur la beauté du lieu, la puissance de la photosynthèse qui nous offre un spectacle grandiose et sans cesse renouvelé.

C’est magique !

 

Si le travail a été effectué en hypnose, la réponse se fera dans l’inconscient avant que notre partie consciente soit alertée. Le cycle qui aggrave la douleur et la rend insupportable a disparu.

 

Ces outils sont d’une puissance redoutable. Ils ne sont utilisés que pour la souffrance qu’engendre la douleur et on prend soin avant de les utiliser de s’assurer que leur inhibition ne provoque pas de blessure.

 

- Qu'est-ce qui, toujours sur l'aspect mental, différencie un profil de finisher d'un profil plus sujet à l'abandon ?

 

Plusieurs critères sont à considérer. Le plus influent est le type de motivation. Si elle est intrinsèque, elle est tournée vers l’accomplissement personnel, la joie d’apprendre, la sensibilité à ressentir des sensations particulières. Dans ce cas, la personne sera plus apte à trouver des ressources pour aller au bout de l’épreuve. Si la motivation est extrinsèque, elle s’intéresse au monde extérieur, aux jugements, à l’image que l’on veut renvoyer. Ce type de motivation a le pouvoir de nous déconnecter de nous-mêmes et de nous faire perdre nos repères, ce qui conduit à l’abandon.

La relation entre plaisir et douleur est un autre facteur. Il faut aimer se faire mal pour finir un ultra.

L’expérience de la vie, des souffrances physiques et psychiques, des rythmes de travail forgent l’esprit et entrainent des adaptations qui aident trouver des ressources.

Une vie paisible, sans contraintes, va à l’encontre de la capacité à se surpasser dans l’effort.

 

- De manière plus générale, quels sont les différents profils de coureurs au niveau mental ?

 

C’est un peu comme avec la nourriture !

Les goinfres vont dévorer leur potentiel de manière délirante, enchainent les épreuves en négligeant les temps de récupérations. Les gourmands profitent et prennent du plaisir, sans vraiment structurer leur pratique et n’ont pas d’objectifs à long terme. Les ascètes renoncent au plaisir pour obtenir des résultats, ils mettent tout en œuvre pour réussir au risque de s’isoler. Les anorexiques et boulimiques oscillent entre détermination et renoncement. La course à pied devient pour ceux là un moyen d’expression d’un mal être profond. Les épicuriens, courent pour le plaisir en diversifiant leurs centres d’intérêt.

 

 Prendre un repas avec un coureur est très instructif sur son profil mental !  

 

- A titre personnel, comment te prépares-tu mentalement à ce type d'épreuve ? Quelles sont tes forces et éventuellement tes faiblesses ?

 

Au fil des années, j’ai analysé mes états mentaux avant les épreuves et je me suis rendu compte que les échecs étaient programmés bien avant le départ alors que les bons résultats se produisaient quand je restais dans un objectif de maitrise de mes comportements. Aujourd’hui, je pratique l’autohypnose pour trouver l’orientation que je vais donner à ma pratique sportive. J’y trouve des éléments que ma partie consciente ne peut deviner. C’est le point de départ qui va fixer mes objectifs. L’imagerie mentale m’éclaire sur les points d’améliorations et les éventuelles résistances. Cette introspection me permet de définir un programme de préparation mentale. Il me suffit ensuite de pratiquer des exercices tels que la respiration consciente, la méditation, l’autosuggestion, la cohérence cardiaque, la relaxation pour acquérir la croyance en mes possibilités. 

J’aime les défis, l’inconnu, anticipé dans l’imaginaire des situations nouvelles. C’est là que je me réalise pleinement. Mes forces sont la détermination, mon engagement à réussir. Mes faiblesses, je les remercie pour la richesse des enseignements qu’elles m’ont apportées mais je les laisses à leur place, dans les expériences passées, rangées au rang des souvenirs.    

 

PASCAL BLANC ( JIR OCTOBRE 2018)